"Paroles de Tech Leaders", le podcast Tech.Rocks qui donne la parole aux Tech Leaders ! Tech Rocks, la communauté qui rassemble, connecte et valorise les Tech Leaders d’aujourd’hui et de demain.

Bonjour, je suis Marie-Caroline Bénézet (MCB), je suis directrice Digital & Technology de SNCF Gares et Connexions. Aujourd'hui, je suis avec Jean Lebrument (JL), cofondateur chez Brigad : Jean, dis-nous qui tu es.

Qui es-tu ?

JL : Bonjour à tous, je suis Jean ! Cofondateur, CPO et CTO de Brigad. Nous sommes une plateforme de mise en relation entre des entreprises des secteurs de l'hôtellerie et de la restauration et des freelances.

MCB : Jean, est-ce que tu peux nous dire d’où tu viens et comment tu en es arrivé à cofonder Brigad ?

JL : Concernant mon parcours : j'ai commencé par une école d'informatique, Epitech, où j’ai été diplômé il y a quelques années. S'en suivent des expériences en Start-up, avec un background de développeur mobile. J'ai toujours été intéressé par la création d'applications et le fait de voir le produit vivre, particulièrement durant ces années-là. 

 

Au fil de mes expériences, dans des structures où j'avais des responsabilités plus proches du produit et du management technique, j'ai rencontré mon associé actuel, Florent Malbranche, qui était cofondateur de l'une des entreprises dans laquelle j'ai travaillé. Nous nous sommes très bien entendus, et nous avons fini par créer Brigad ensemble.

Brigad

MCB : Peux-tu nous en dire plus sur Brigad, l’équipe et le rôle que tu exerces ?

JL : Brigad est cette plateforme qui permet à des entreprises de trouver des freelances qualifiés, professionnels de métier, pour des missions de courte durée. Il s'agit de répondre à des besoins correspondant à de la saisonnalité, des pics d'activité impromptus, de l’absentéisme… Ce sont des problématiques quotidiennes pour le secteur de la restauration souvent à flux tendu. 

 

En ce qui concerne les travailleurs, cela leur permet d'avoir accès à des missions bien rémunérées avec un changement d'horizon, une montée en compétence sur de nouvelles méthodes de travail et une diversification des expériences. C'est aussi la possibilité de travailler quand ils le souhaitent, avec une maîtrise complète de leurs agendas.

MCB : Parle-nous de Brigad et de son développement : comment en êtes-vous arrivés là ?

JL : Florent, mon associé, a investi dans un restaurant après la revente de sa précédente entreprise, début 2015. Il s'est rendu compte à cette occasion de la problématique immense d'avoir à gérer un staff et d'en disposer quand l'on en a besoin à des moment non-anticipés : de nouveau, pic d'activité (par exemple, un dimanche ensoleillé qui permet d'ouvrir la terrasse du restaurant alors que ce n'était pas prévu), absence des employés, turnover, vacances… et bien sûr comme je l'évoquais la saisonnalité intrinsèquement liée à la restauration.

Et il y a ce constat improbable, en 2015, de se rendre compte que l'on peut commander à manger à domicile, que l'on peut prendre une voiture pour se déplacer sur un trajet lambda, que l'on peut s'appuyer dans la vie quotidienne sur de nombreuses Apps mais qu'en tant que professionnel on ne trouve pas de véritable solution pour s'aider en quelques minutes à trouver du personnel qualifié, alors même que de nombreux travailleurs sont à la recherche de ce types de mission et prêts à faire des heures supplémentaires moyennant rémunération.

Par ailleurs une partie de ma famille travaille en restauration, j'avais cette sensibilité-là. C'est à partir de ce constat qu'on a mûri cette réflexion. On a commencé cette année-là à tester plusieurs idées : un jobboard, plutôt similaire à Airbnb, des petites annonces pour les restaurateurs et les professionnels… et de nombreux business model, avec toutes sortes de solutions : de l'abonnement (recurring fees), du frais one shot… Avec à chaque fois une croissance assez plate. La réalité, c'est qu’on n'était pas encore sur la solution qui révolutionnerait le marché, on était encore plutôt sur de la cosmétique.

Nous avons participé, comme toute petite start-up en création de notoriété, à plusieurs évènements. Un, Uber Pitch, concours organisé par Uber, nous a permis de pitcher quelque chose d'assez différent, avec à l'époque tous les « buzz words » à la mode : machine learning pour staffer des gens automatiquement sur des missions en fonction de ce qu'ils veulent faire. Le moment en lui-même était assez décalé, nous avons filmé le Pitch dans un Uber avec un iPad, en anglais, avec une pluie battante à l’extérieure.

L'expérience était amusante, mais l'idée est restée : nous avons gagné le concours à Paris, puis en France, puis en Europe. Florent a été reçu par Travis Kalanick, fondateur et ancien CEO de Uber. Il a été emballé : « c'est une superbe idée ! Je comprends tout à fait le côté disrupt du projet, avec des idées en termes de plateformes qui se rapprochent de ce qu'on a fait avec Uber ».

Souci, l'application n'existait pas encore. Elle était encore très disruptive, dans un marché du travail complexe. Réponse de Travis Kalanick : « foncez, c'est ce que les gens veulent ». Et effectivement, on a tout refait en un mois et demi et on a eu une croissance immense.

La première journée où on a lancé notre « V2 », nous avons fait plus de chiffre d'affaire que durant les 6 mois précédents. A tel point que nous avons cru à un bug, une éventuelle erreur de conversion entre les centimes et les euros. Mais non, c'était vraiment le succès de l'application. Nous avons rappelé les restaurateurs, qui étaient eux-aussi emballés par le système : et c'est là que nous avons trouvé notre product market type et que nous avons commencé à faire de la croissance.

MCB : Et concrètement, quelle différence entre les deux versions ?

JL : La V2, c'est Brigad telle qu'on la connaît aujourd'hui, avec une prestation clé en main. Pour le restaurateur, cela signifie que sur l'application, je peux passer une demande de mission spécifique (tel jour, telle date, tel type de prestation et de cuisine, de langue, de tenu…). Brigad relève toutes ces informations et demandes et les traite avec son algorithme qui les met en relation avec notre base de Brigadeurs pré-qualifiés, pour lesquels nous avons résumé leurs expériences et compétences.

L'idée est de faire matcher la demande avec le profil et l'intérêt de l'un de nos Brigades : on propose la mission sur leur application mobile, avec la possibilité d'accepter ou de refuser suivant leurs disponibilités et leur souhait. 

In fine, le travailleur qui accepte la mission peut la réaliser, et Brigad prend en charge l'administratif lié à l'organisation de la mission, la facturation, la sécurité, le paiement… 

Les qualités d’un Tech Leader ?

MCB : Chez Brigad, que fait un CTO CPO au quotidien ? 

JL : J’ai donc ces deux casquettes, à la fois responsable de la Technique et du Produit.

Sur la Technique, j'ai aujourd'hui un step assez éloigné du code : je m'occupe principalement du budget, de l'organisation des équipes, gestion du recrutement high level… Il y a aussi un rôle de validation du roadmap technique sur un mode bottom up : les équipes techniques, en fonction de nos challenges, proposent des solutions et j’arbitre pour m’assurer que les décisions prises vont dans le sens de la stratégie et des besoins de l'entreprise. 

Concernant le Produit, c’est avec ma casquette de cofondateur que je me positionne. Il s'agit notamment de vérifier que ma vision, celle de mon associé et celles des autres directeurs de l'entreprise sont bien traduites dans le produit et que l'on peut y voir ce que sera Brigad dans les années à venir.

MCB : Donc pour être clair, d'un côté, t'assurer que l'équipe est au travail pour construire le moteur dont vous avez besoin. De l'autre, le produit, avec ce que j'imagine être une interaction forte avec les utilisateurs et les clients ?

JL : Tout à fait. Il faut savoir que Brigad en plus de la plateforme de mise en relation a développé tout un écosystème qui permet au Brigadeur de grandir professionnellement avec nous. Il se traduit à la fois par des missions, des évènements exclusifs et une série de partenariats qui permettent de sécuriser ces cohortes : accès à une mutuelle, une assurance, bientôt à la prévoyance… Tout autant que pour du micro-crédit par exemple. 

 

Tout cet ensemble nous permet d’être très souvent en relation avec eux. Il y a aussi les apéros Brigadeurs pour récupérer du feedback sur leurs missions, le produit, le service… ce qu’ils souhaiteraient voir développé. Beaucoup de nos initiatives en interne viennent directement de ces retours utilisateurs.

MCB : Cela a l’air très riche et surtout, très complet en termes de pratiques et d’activités. Peux-tu nous en dire plus sur l’équipe technique, puisqu’aujourd’hui nous écoutons le Techleadeur que tu es et qui s’adresse à de futurs managers du secteur. Comment-est ce que les équipes s’organisent ?

JL : Effectivement, nous avons une proposition de valeur assez complète, ce qui induit en interne de nombreux projets ou sous-produits à gérer.

Ce peut être lié aux entreprises utilisatrices qui présentent des profils très diversifiés, du petit restaurant de quartier à un très grand groupe type Sodexo ou Kompass et qui expriment donc des besoins au niveau du produit assez différents. L'enjeu, c’est que toutes ces spécificités doivent se traduire sur une unique interface et une adaptation au besoin de chacun.

 

Côté Freelance, c'est le même enjeu : nous les accompagnons dans l'acceptation de nouvelles missions pour développer leurs expériences, mais aussi via des formations Brigad proposer l'accès à de nouveaux métiers.

Cette implication dans leur parcours professionnel est une source de fierté pour nous, puisque les Brigadeurs ont la possibilité d'évoluer au fil du temps, à nos côtés, avec une ouverture vers de nouveaux métiers ou industries auxquels ils ne pouvaient pas, jusqu’ici, accéder. 

 

En ce qui concerne l'équipe technique, nous avons beaucoup de chantiers, et c'est ma responsabilité de bien les prioriser pour éviter de se perdre et de ne pas avancer. Nous restons une startup, avec un enjeu fort de croissance importante pour répondre à nos levées de fonds conséquentes. Nous nous centrons encore sur ces obligations de croissance vis-à-vis des investisseurs pour continuer l'aventure.

 

Pour ce qui est des sujets de Produit et Technique, Data Science et Qualité nous sommes actuellement 25 personnes. Nous nous répartissons en feature team, sur des frameworks plutôt classiques dans la Tech actuelle et qui permettent de porter des innovations et des solutions sur chaque pan de nos produits. 

 

Nous comptons 5 feature team, avec une réalité de flux tendu sur une équipe encore restreinte. Mais nous essayons de garder un maximum de mindstep de 80/20 : sans créer de dette technique impressionnante, nous cherchons l'impact le plus rapide sur le produit. Il ne s'agit pas de faire de l’over engineering, mais bien de répondre à des problématiques concrètes priorisées en amont et qui répondent à des enjeux stratégiques de l'entreprise, de les adresser de la meilleure des façons.

MCB : Peux-tu développer sur ces feature team et les compétences, organisations que vous cherchez à mettre en place pour aboutir au mieux ?

JL : Les Feature Team (FT) sont axées sur des domaines différents du produit. On peut avoir une FT sur les enjeux de paiement, finance et facturation, une autre sur les relations, des FT sur l'expérience utilisateur… Une dernière se concentre sur l'outillage et la « scalabilité » des processus opérationnels en interne.

Nous restons une entreprise qui présente une market place très complète avec des sales, du marketing, du customer care… Une équipe onboarding qui a la responsabilité d'accueillir les nouveaux Brigadeurs sur la plateforme. Toutes ces équipes ont des besoins d'outils pour répondre à des challenges de mise à l'échelle à mesure du développement. In fine, dans une startup technologique, n'importe quelle problématique va porter sur « le cash ou sur la tech » : moi je suis en charge de la Tech, mon objectif est de trouver une solution technique à un problème de l’entreprise.

MCB : Et concernant la stack technologique et le produit de Brigad ? Je comprends que l’on est sur du web principalement, mais mobile également ?

JL : c'est un produit développé sur ces deux plateformes, pour chacune de nos audiences : le service est disponible en web et applications mobiles, malgré une stack intrinsèquement web.

Côté Back Market, on s'appuie sur du Node.JS, assez classiquement.

Pour le Front Market, nous utilisons du ReactJS et React Native. J'ai ajouté une petite patine mobile (j'ai beaucoup travaillé en IOS ou swift…) pour le challenge, et malgré quelques erreurs le résultat est tangible. Aujourd'hui je suis très content, nous avons réussi à monter une équipe Front qui gère deux applis mobiles et deux applis web uniquement composée de 3 personnes.

Nous avons réussi à mutualiser de grandes parties de code, notamment sur la partie networking. Nous avons créé un dent system assez poussé, avec des composantes React Native, ce qui fait que nous avons une vélocité extrêmement élevée dans la création de nos applications et sites web. En grossissant un peu le trait, c'est comme si désormais nous étions sur de l'assemblage de pièces de puzzle. D'un côté toute la partie Networking est mutualisée dans un package, et de l'autre les composants (React) sont dans des librairies et prêts à l’assemblage.

MCB : Peux-tu nous détailler le rythme de production de mise en production ?

JL : C'est quotidien ! Suivant la complexité des chantiers on peut être sur plusieurs productions par jour, semaine ou mois pour les plus gros projets.

L'une de mes casquettes consiste à trouver, comment via l'organisation de l'équipe, la technologie et l'infrastructure augmenter le delivery, la fréquence de production ; comment systématiquement augmenter la valeur du service et du produit en évitant de garder une innovation dans les cartons en attendant de trouver un moment opportun de mise en production. 

C’est aussi l’un de mes enjeux, comment trouver une vélocité plus agressive alors que l'on fait monter les rangs. Notamment, cette année, nous avons doublé l'équipe technique et produit : il ne fallait pas perdre le fil avec trop de communication, d’intercommunication avec un risque de perte de temps et de prise de décision ralentie ou bloquée, une itération limitée…

MCB : Tu expliquais que tu t’adresses à un secteur en souffrance en matière de digital et de solutions. Tu évoques aussi votre évolution régulière, comment est-ce que la relation se construit avec les utilisateurs ?

JL : C’était notre crainte initiale, que ces personnes-cibles peu habituées à mêler technologie et vie professionnelle puissent ne pas prendre le pas. En un sens, je nous comparerais à Amazon par rapport à Facebook : nous avons des utilisateurs de 20 à 80 ans, qui doivent pouvoir se projeter dans le système.

Pour répondre à cet enjeu, nous ne recherchons pas en priorité un design spécifique et très léché, qui serait au contraire particulièrement important dans le développement d'un réseau social par exemple. Nous recherchons plutôt une interface utilisateur multigénérationnel, qui soit simple d'accès et d'usage. Et le défi supplémentaire ici tient dans l'expression « quand on fait simple, c'est compliqué » : nous essayons, nous, de faire très simple, ce qui complexifie réellement le développement !

L'autre chantier, pour atteindre ce public-cible, a porté sur l’évangélisation : nous sommes allés à la rencontre des restaurateurs, qui au départ ne pensaient pas que notre projet puisse fonctionner. Il a fallu présenter l'interface, montrer que d’autres établissements, dans le même quartier, étaient déjà utilisateurs avec des besoins remplis en quelques minutes de recherche sur Brigad et deux parties, le restaurateur et le freelance, mutuellement satisfaites.

Aujourd'hui, ce qui est parfait, c’est qu’à Paris, et en France plus généralement, nous sommes désormais bien connus. Très souvent, lorsqu’un restaurateur nous contacte, c’est qu’il nous connaît déjà, via le bouche-à-oreille ou même après avoir nous avoir vus être utilisés dans un autre restaurant.

Les compétences d’un Techleadeur ?

MCB : Et si l'on parlait des compétences d'un bon Techleadeur : que doit-il savoir faire ? Dans ton parcours, qui a pu t'inspirer ? Comment es-tu parvenu à t'améliorer régulièrement ?

JL : Pour moi un bon Tech Leader réunit plusieurs compétences : dans un premier lieu, il doit être (i) fédérateur. Il faut bien prendre en compte l'aspect Leader du poste, et être capable de créer, fédérer, d'aligner ses équipes pour leur permettre de travailler ensemble dans un objectif commun. 

(ii) C’est aussi parvenir à apporter une vision et une stratégie claires à une équipe sur la durée, tout en étant (iii) capable au quotidien de désamorcer des problèmes, réagir à des difficultés en apportant des solutions concrètes.

MCB : Si je comprends bien, il y a donc cette notion de fédération, de travail en commun, de relation interpersonnelle, en parallèle de celle de la stratégie et de la vision. Et puis il faut ajouter cette capacité à régler les problèmes, dans les opérations et la vie quotidienne du produit. 

 

En somme, être capable de mettre les équipes d’accord si elles sont en conflit, de régler un problème, qu’il soit issu d’un facteur externe ou interne à la boîte. 

Et concernant les mentors, tes inspirations ?

JL : Particularité, j'ai cofondé Brigad très jeune, à 22 ans. Ce projet, c'était avant tout mon stage de fin d'étude et mon directeur de l'époque, qui a validé ce Master, est désormais Head of Engineering chez nous. Je ne sais pas si c'est une prophétie auto réalisatrice, mais l'anecdote est amusante.

Mon avantage d’avoir démarré cette entreprise très jeune, c'est que j'avais une bonne conscience des enjeux d’une startup Tech où justement, la Technologie ne doit pas limiter la croissance. Je n’ai eu aucun problème à demander conseil, expliquer mes doutes et mes blocages et chercher avec eux des solutions. 

J'ai eu la chance, via notre incubateur, de rencontrer de nombreuses personnalités Tech assez fortes, notamment Francis, CTO de Blablacar, que j'ai connu très tôt dans l'aventure de Brigad. Je pense aussi à Justin Ziegler, ancien CTO de PriceMinister et Fabien Penso, notamment cofondateur et CTO de Kard.

MCB : Et comment le contact se passe justement, via des discussions, des échanges, des cours ?

JL : Ce qui me paraissait être le plus pertinent quand je me faisais mentorer, c’était de les contacter quand j’avais des problématiques ou des questions, ou quand je travaillais sur des sujets en anticipation : structurer le pôle après une prochaine levée de fonds, quelle partie de mes fonctions déléguer… 

 

J’arrivais toujours avec des postures assez pragmatiques : voici ma solution, voici ce que l’on souhaite atteindre comme objectif, ma méthodologie, pour ensuite poursuivre la discussion sur la pertinence de ces choix. 

A partir de là, il s’agissait d’entamer une discussion et même, au-delà de ces problématiques identifiées, la posture à avoir et le mindset pour trouver des réponses.

MCB : Ce que j’entends dans ton témoignage, et ce qui est très intéressant, c'est que l’âge, finalement, n'est pas un frein : toi tu t'appuies sur cette particularité pour reconnaître que tu as encore à apprendre, et cela te fournit une dose d’humilité supplémentaire par rapport à d’autres.

JL : Effectivement, mais bien sûr il n'y a pas que des points positifs à être jeune lorsque l'on entreprend. Quand on est sur sa première expérience professionnelle majeure, on rencontre plus de difficultés qu'après 10 ans d’expérience et sa troisième entreprise créée, c’est une réalité. Mais pour le reste, je pense qu’une très grande qualité de l’entrepreneuriat c'est la résilience, la capacité à supporter la contrainte et analyser des situations pour déterminer les changements à impulser, les directions, les stratégies, les façons de travailler. 

 

Peu importe l'âge finalement, on est plutôt sur un enjeu de mindset. 

Et évidemment, lorsque je me lancerai dans une nouvelle entreprise, il y aura beaucoup de raccourcis et je m’appuierai largement sur l’expérience Brigad. Mais c'est comme cela que l'on apprend !

Les retours ?

MCB : Parle-nous de ce que tu aimerais faire, sans en avoir le temps : quel est ton rêve ?

JL : Mon rêve peut paraître assez trivial, mais il s’agirait d’avoir plus de temps pour moi, professionnellement, pour réussir à réfléchir out of the box. 

L’un des pièges à mon niveau, notamment sur la technique avec beaucoup de flux tendu et de problématiques opérationnelles quotidiennes à régler, c'est de trop se concentrer sur le maintien ou l'amélioration de l'existant au lieu d’innover complètement et de parvenir à casser le cadre. Il faut faire attention à ne pas s'enfermer, en journées, semaines ou mois à stagner sur ce que l’on a déjà bâti. Ce n'est pas comme cela que l'on trouve de nouveaux marchés !

Mon rêve serait de pouvoir m'accorder une semaine où je suis hors de l'opérationnel (pas de meeting, de présentations, de contraintes quotidiennes) pour réfléchir pleinement à la position actuelle de Brigad, en regard de notre vision, de notre ambition et de notre stratégie. Il s’agirait de réfléchir à ce qui pourrait être un « booster » pour l'entreprise, l’idée que l'on n'a pas eue jusqu'à présent mais qui pourrait avoir un impact très puissant sur nos enjeux stratégiques. 

Pour illustrer : l’été dernier, j’ai choisi de prendre mes congés en décalé par rapport au reste de l’entreprise. Au mois d'août, j'étais quasiment seul dans l’open space, et je passais mes journées sur du papier pour imaginer des solutions vouées à enrichir notre écosystème. Après plusieurs semaines de travail, je suis arrivé avec une nouvelle solution à tester. J’en ai parlé à mon associé et à d'autres collaborateurs et l'on a convenu que c'était une bonne idée. Elle a été intégrée à notre pitch de levée de fonds et elle est aujourd'hui en cours de test !

La baguette magique ?

MCB : On sent que c’était un bon moment ! Et si aujourd’hui je te donnais une baguette magique, tu ferais quoi ?

JL : Logiquement je me donnerais plus de temps, mais au final c'est quelque chose qui structurellement arrivera un jour ! Sur un autre sujet, que nous n'avons pas encore beaucoup abordé ensemble, c'est pour l'humour, que j'emmènerais le Président Emmanuel Macron en mission Brigade pour lui présenter le modèle et ses avantages, notamment tout le bienfait apporté aux utilisateurs.

 

Aujourd'hui nous somme dans une position où on veut se faire entendre plus largement. Nous avons une mission superbe mission, nous changeons le quotidien de 5 000 Brigadeurs par mois avec des feedback quotidiens extrêmement positifs : « vous avez changé ma vie, je peux travailler totalement différemment », « vous me permettez de monter un projet que je porte depuis des années », « vous me donnez la possibilité de passer plus de temps avec ma famille et mes enfants en bas âge, ce qui n'était pas le cas avant dans un emploi du temps contraint et des horaires décalés. Grâce à vous je peux travailler quand je le souhaite, avec une diversité de mission et une meilleure rémunération. En tant que plateforme vous m’accompagnez dans toutes mes démarches et dans la sécurisation de ma vie personnelle et professionnelle ! ». 

Nous aujourd’hui l’on souhaiterait réellement que les pouvoirs publics et les professionnels comprennent que l'innovation que nous proposons sur les modes de travail est très importante pour ces travailleurs. 

 

Elle leur permet l'accès à une façon de travailler très répandue dans la Tech, le freelancing depuis déjà 15 ans (développeurs, designers freelance, métiers liés au digital…). Notre mission de boîte, c'est d'apporter cette flexibilité et cette révolution du travail à un secteur très peu digitalisé !

JL : Vaste sujet, je pourrais évoquer plusieurs de ces préoccupations ! Pour n'en citer qu'une : au niveau de la scène entrepreneuriale française et européenne, on entend très souvent des messages du type : « nous voulons plus de licornes, que l'écosystème des startups en France et en Europe prenne de l'ampleur et soit plus compétitifs par rapport aux scènes américaine ou asiatiques (qui montent de très beaux projets) ».

Et bien je pense qu'il faut que l'Europe et la France soient moins frileuses sur certaines disruptions de l’économie. Il y a des géants américains qui se montent aujourd'hui dans notre secteur ; Par exemple, Uber vient d'annoncer le lancement de Uber Work en test à Chicago. C’est une entreprise qui possède un très bon track record de croissance, avec une exécution très rapide. 

En parallèle, si en Europe la volonté stratégique est d'avoir plus de licornes, il faut nous aider et nous soutenir davantage, avec des canaux de communication privilégiés avec les instances. Et dans ce développement, il faut pouvoir travailler ensemble aux enjeux socio-économiques, avec un échange direct. Nous avons ce besoin des pays pour se structurer et faire en sorte que notre modèle soit encore plus vertueux.

MCB : Ce que tu défends, c'est que vous êtes une « belle solution » à des problèmes sociaux : on parle de redonner la main à des professionnels sur leur façon de vivre et de travailler ? Je comprends, même si tu ne l'as pas tout à fait évoqué, qu’il y a de fortes contraintes dans ton domaine et qu'il faudrait pouvoir travailler avec les pouvoirs publics pour se libérer de ces contraintes, ou tout au moins faire en sorte qu'elles ne vous soient plus imposées de la même façon.

 

Que ce qu'il faudrait, ce serait réussir à réfléchir à la façon dont Brigad ou d'autres startup du secteur pourraient avoir une plus grande parole pour expliquer à quel point elles peuvent révolutionner des domaines aujourd’hui éloignées de la Tech telle qu'on la connaît ? 

 

Belle mission ! Je vous souhaite beaucoup de bonnes énergies dans cette mission et dans cette quête. Si l'on devait en revenir à toi Jean, et à ton rôle en tant que cofondateur : quelles sont tes réussites, tes fiertés, ces jalons qui te semblent constituer des points d'appui forts pour la suite ? 

JL : J’ai deux fiertés en tête : la première reprend ce que j’évoquais, l'impact sur nos utilisateurs. Ce qui est amusant c'est que Brigad est finalement un produit que j'ai peu utilisé à titre personnel (je ne suis ni restaurateur ni professionnel de la restauration).

 

Et je me dis souvent que c'est tout de même un comble pour un directeur de produit et co fondateur d'une startup de ne pas utiliser sa solution au quotidien. Mais ce qui apporte énormément de drive à notre développement c'est ce feedback utilisateur et les impacts sur les personnes que je citais tout à l'heure : « vous avez changé ma vie », « c'est une révolution », « ma vie professionnelle n'aurait pas été la même si vous aviez existé il y a 20 ans » …

 

Ce sont ces retours qui rendent extrêmement fier, et c'est grâce à eux que l'on se rend compte que l'on est une boîte avec une mission d'ampleur et d'impact. Très concret et fort au final pour les personnes, puisqu'on inverse complètement les rapports de force : ce sont les freelances qui sont au centre de notre attention, la pierre angulaire de tout le service. C'est très fondateur pour notre vision. Et en parallèle, nous avons un impact sur la façon dont ces personnes travaillent et gagnent leur vie, ce qui représente un aspect majeur et central de nos sociétés. C'est le premier point de fierté que j'ai, cet impact sur nos utilisateurs. 

 

Mon deuxième point de fierté, c'est l’équipe, fédérée autour de la vision et de la mission : aujourd’hui chez Brigad nous sommes 85, la centaine arrive à grand pas ! C'est un immense plaisir de voir ces personnes se battre toute la journée pour essayer de trouver des solutions pour faire en sorte que le projet continue à travers les frontières. Nous sommes aujourd'hui présents dans deux pays, avec de très grosses ambitions sur la scène européenne. Tous les directeurs, mon associé et moi-même sommes très heureux de voir les équipes prendre à cœur cette vision, la mission Brigad et d'essayer de proposer des solutions pour parvenir à être encore plus disruptifs et efficients dans nos propositions. 

MCB : Et concernant l’avenir ?

JL : Notre vision nous projette, à deux ans, sur une continuité d’expansion géographique à partir de notre modèle actuel. Notre ligne de mire porte sur l'Europe, avec une présence, actuellement, en France et en Angleterre.

Nous nous intéressons aux pays voisins, avec une volonté dans deux à trois ans de passer de 5 000 à 50 000 freelanceurs sur la plateforme, pour constituer une véritable vague européenne.

Nous regardons aussi d’autres domaines, puisqu'il n'y a pas qu'en restauration que ce type de besoin se fait sentir. Toutes les industries en flux tendu (santé, retail…) peuvent souffrir de pénurie. On entend souvent parler des difficultés à recruter des infirmières dans les hôpitaux, que durant les soldes les magasins sont en manque de vendeurs et que cela pose des difficultés aux entreprises. 

Chez Brigad, nous avons de vraies solutions à apporter, d'autant plus que le produit, en interne, a été développé dans une logique agnostique. Cela va devenir notre force, cette capacité à s'adapter, à se diversifier sur d'autres industries sans quitter l’idée d’être multi spécialiste. 

Par exemple, en restauration, nous sommes capables de répondre à un besoin pour n'importe quel type d'établissement, de la brasserie de quartier au grand groupe dans l’hospitality ou au restaurant étoilé, en fournissant du staff même en cuisine.

Tes conseils ? 

MCB : Maintenant parlons de ce qui t'animes, et la façon dont vous travaillez. Aurais-tu des recommandations, des conseils, des routines à partager ?

JL : Il y a plusieurs conseils qui m'ont permis de me structurer, notamment celui de bien s’entourer.

 

C'est ce qui a fait la différence ces dernières années pour moi, pour passer du Jean de 22 ans aux origines de Brigad à celui que je suis 4 ans plus tard, avec notre niveau de croissance et de levée de fonds. Il est très important d'oser et de ne pas être timide, dans cette situation où l'on a l'ambition de passer de l'idée à une réussite commerciale. Il faut pouvoir s'appuyer, en interne comme en externe, sur des aides et des personnes ressources.

 

En interne, il faut recruter les bonnes personnes, des collaborateurs plus compétents que soi, même sur des domaines de prédilection. Il convient de bien les responsabiliser et de les aligner entre elles, sur le travail de fédération que nous avons déjà évoqué.

 

En externe, c'est s'entourer de personnes bienveillantes qui peuvent nous aider à grandir et nous montrer où nous nous trompons de problématique. Dernier point, très important : il faut prendre le temps de gérer sa propre croissance.

 

On se concentre toujours sur la croissance de l'entreprise, avec des préoccupations growth centric ou user centric, mais on oublie souvent que pour rester la bonne personne pour l'entreprise, pour l'accompagner dans ses enjeux stratégiques, la construction de sa vision et son exécution, il faut pouvoir prendre le temps de se remettre en question et de faire du développement personnel.

MCB : Donc penser à soi pour mieux servir l’entreprise. As-tu des outils, des routines ?

JL : Je ne vais pas être très original ! J'utilise principalement deux outils : 

Air Table pour toute la gestion de projets, même si on envisage de switcher vers la solution click up que j'aime beaucoup. Et le classique Excel, que j'utilise pour gérer le budget, l'organisation, la communication large, faire des présentations… C'est devenu mon quotidien, en troquant un éditeur de code pour ce tableur !

 Conclusion

MCB : En guise de conclusion, peux-tu nous parler de lectures qui ont marqué ta carrière ?

JL : Une particulièrement ! Il s'agit de BlitzScaling, de Reid Hoffman : il traite concrètement des stratégies disruptives et gagnantes de plateformes très connues comme Paypal, Ebay, AirBnB… Et cela a été pour moi un vrai révélateur parce qu'avec mon associé nous avons toujours été assez imprudents dans nos prises de décision, sans que je ne sache si notre attitude était pertinente…

Est-ce que nous avions raison, ou bien est-ce que l'on prenait trop de risques, et ce que l'on allait trop vite ? 

In fine, je me suis rendu compte grâce au livre que tous les fondateurs de ces plateformes s’étaient posés la même question. C'était un bon signe, que tout au moins nous avancions à la bonne vitesse ! C'est un livre que je recommande à tous, même sans être créateur de plateforme, parce qu'il pose les bases de l'entrepreneuriat en startup Tech à très forte croissance, et c'est un ouvrage que j’aurais voulu lire dès le début.

MCB : Quelle serait ta guideline ?

JL : J’en parle souvent à mes équipes. Pour moi, « les hypothèses n'ont pas de valeur », il faut systématiquement les mettre au banc d'essai. Cela reprend les principes lean de tester très rapidement les solutions, découper les projets en petites itérations.

 

C'est un point sur lequel j'insiste, surtout maintenant que l'entreprise grandit et que nous avons de plus en plus de parties prenantes sur les décisions, avec des personnes qui arrivent avec leurs propres dogmes et idées reçues. 

 

C'est très important pour les décisionnaires, product manager, développeurs amenés à statuer sur des projets, d'être le moins dogmatique possible et de toujours prendre le recul nécessaire : « est ce que la solution privilégiée est en phase avec la stratégie de l'entreprise et sa façon de faire, structurante pour la startup ». 

MCB : Merci Jean pour cette discussion ! Nous avons abordé des sujets très vastes : même si le sujet Tech est au centre puisqu’il s’agit d’une startup technologique, l’on voit bien que ce qui t’anime aujourd’hui c’est une cause qui est assez large et plutôt noble. Bravo, je suis très admirative !

JL : Merci beaucoup à tous, et merci pour l’invitation !

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