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"Paroles de Tech Leaders"

épisode #1 Emmanuel LEMOINE - MEETIC (Head of Engineering)

Le Podcast Tech Rocks qui donne la parole aux Tech Leaders

· Podcast TechRocks

"Paroles de Tech Leaders", le podcast Tech.Rocks qui donne la parole aux Tech Leaders !

Tech Rocks, la communauté qui rassemble, connecte et valorise les Tech Leaders d’aujourd’hui et de demain.

Je suis Marie-Caroline Bénézet (MCB), directrice Digital & Technology chez SNCF Gares et Connexions et aujourd’hui je suis là pour interviewer Emmanuel. Emmanuel, qui es-tu ?

Bonjour Marie-Caroline, je suis Emmanuel Lemoine (EL) Innovation Head of Enginering chez Meetic depuis maintenant trois ans et demi. Je gère d’un point de vue Tech toute la cellule innovation de Meetic.

MCB : "très intéressant, tu vas nous en dire un petit peu plus. Raconte-nous quel a été ton parcours avant d’en arriver là ?"

EL : "mon parcours est un petit peu atypique, j’ai suivi une voie professionnalisante en lycée pro, BEP, CAP, Bac Pro, qui s’éloigne des parcours communs et des sentiers battus que l’on peut retrouver dans la Tech avec des Ecoles d’Ingénieurs assez classiques. Tout cela dans le Graphisme, assez éloigné de la Tech aussi, à la fin des années 1990, début des années 2000, en plein « boum » d’internet et de son arrivée dans les foyers. Cela a fonctionné comme une révélation, j’ai repris un cursus universitaire, j’ai réussi à convaincre des universités de me prendre malgré mon parcours qui n’était pas du tout général et je me suis réorienté dans le réseau, les nouvelles technologies, le développement et me professionnaliser dans ce domaine.

La particularité de ce parcours là tout au long de mes expériences professionnalisantes a été d’être en alternance, je travaille depuis tout jeune et c’est aussi ce qui a fait ma personnalité et m’a donné envie d’avoir des responsabilités, d’entreprendre, j’en reparlerai, c’est ce qui a pu faire la richesse de ma réflexion et la manière que j’ai d’aborder les choses aujourd’hui dans mon quotidien et sur des projets à moyen ou long terme."

MCB : "c’est vrai que l’on reconnait déjà, rien que l’en écoutant ton parcours, une personnalité assez persévérante, quelqu’un qui a de la suite dans les idées."

EL : "pour être tout à fait transparent je n’ai pas fait une voie professionnalisante pour arrêter les études, c’est parce que j’ai eu un professeur en particulier qui m’a mis des bâtons dans les roues en 3ème et j’ai refusé de redoubler et de ne pas arriver à mes objectifs. Finalement, peu importe les chemins de traverse que l’on va emprunter, quand l’on sait que l’on a la capacité, même si d’autres auront une vision différente de vous, il faut croire en soi, en ce que l’on a envie de faire, voire pivoter ! Puisque finalement, j’étais graphiste et me voici aujourd'hui Tech Leader. Mais oui, persévérance et d’un point de vue plus collectif abnégation, partage…"

Ton expérience Tech

MCB : "très intéressant. Raconte-nous par quelles sociétés et postes tu es passé."

EL : "si je me concentre sur la Tech : je suis passé par des métiers de développeur, puis Tech Leader, puis CTO dans de petites agences. J’ai ensuite travaillé dans de plus grosses sociétés, comme Doctissimo, jusqu’à une expérience extrêmement enrichissante à l’autre bout du monde où j’étais Software Engineer chez Yahoo !, à Sydney en Australie et qui m’a amené à me poser beaucoup de questions sur la Tech, à un moment charnière pour moi. En revenant en France, suite à cette expérience, j’ai créé ma Startup avec un associé, Pretty Fun Therapy, qui était une nouvelle App de Dating sur le marché de la rencontre. On avait envie de concilier gamification et rencontre et un bon ice breaker pour arriver à rentrer en contact avec quelqu’un était peut-être de jouer à un jeu avec cette personne."

MCB : "donc Gaming et rencontre ?"

EL : "c’est cela. D’ailleurs, on a inventé un terme qui n’a pas fonctionné du tout, on n’a pas tellement communiqué autour, c’était Dating + Gaming = Daming, mais c’était des français qui inventaient des mots en anglais, on l’avait glissé dans des slides pour des investisseurs mais ça n’a pas perduré…"

MCB : "c’était la limite de la créativité. Emmanuel, peux-tu nous parler, dans ce parcours, de rencontres qui ont été clés pour toi ?"

EL : "justement, à travers mon parcours, comme j’ai travaillé très tôt et chaque fois dans des apprentissages, des alternances j’ai pu faire plusieurs entreprises durant cette période-là. J’étais peut-être chanceux, réceptif, ou volontaire, mais les patrons que j’ai rencontrés m’ont apporté beaucoup de choses et m’ont fait prendre conscience que derrière l’épanouissement trouvé dans le code que l’on va produire il reste tout de même un enjeu business, un enjeu utilisateur, un enjeu client. Chacun m’a ouvert les yeux et a contribué au fait que je sois devenu ensuite entrepreneur. Ces patrons, au cours de mon parcours, ont vraiment été enrichissants, et j’ai d’ailleurs encore des contacts avec eux alors que cela remonte, pour certains, à presque 20 ans.

Plus précisément, une personne en particulier, le Head of Engineering chez Yahoo ! à Sydney, lorsque j’étais Software Engineer qui, m’a vraiment fait découvrir une autre dimension dans la Tech et le Développement. Pour la première fois j’avais l’opportunité de travailler pour une industrie qui devait répondre à des millions d’utilisateurs, de demandes, d’octets… tout était grand, tout était immense."

MCB : "toutes les données donnent le vertige ?"

EL : "oui, le vertige, vraiment, et la pression. J’arrivais avec mon expérience assez humble. Je croyais en moi oui, comme tu l’évoquais, avec de la persévérance, de l’envie, de la volonté, mais toujours de l’humilité. Je me disais, malgré tout, j’arrive chez Yahoo !, ce n’est pas rien, est ce que je vais y arriver ?"

MCB : "comment moi, avec mes petites mains, je vais pouvoir faire quelque chose qui aura un impact sur tout le monde ?"

EL : "et contribuer, faire en sorte que ce soit pérenne… [Dans cette expérience], est quelqu’un [le Head of Engineering] qui m’a mis dans les meilleures conditions, sans pression : « on fait, on voit, on avance ». C’est aussi une personne qui, à un instant où je commençais à me poser des questions sur la Tech et alors que je n’avais pas encore découvert cette facette-là, m’a montré que l’on pouvait ne jamais s’arrêter, aller toujours plus loin, faire plus, Au-delà, dans la manière dont était structurée Yahoo ! à cette époque là était, pour moi, assez nouveau. Il y avait des personnes spécialisées le Corps, d’autres dans la QA, d’autres dans le service client. C’était loin de l’agence et de tout ce que j’ai pu faire, et cela m’a amené à vouloir faire ce genre de choses pour moi."

MCB : "donc si je comprends bien c’était le « grand bain » dans des processus industriels autour de la production de code, quelque chose comme ça ?"

EL : "les process étaient nouveaux, la dimension était nouvelle, la manière de manager de cette personne-là était pétrie d’une bienveillance toute particulière. C’était : « ne t’inquiète pas, ton anglais est approximatif mais moi je ne parle pas français, […] je ne vais pas me permettre de juger ta [maîtrise de la langue], on est là pour aller dans la même direction, si tu as des questions tu n’hésites pas, je suis un facilitateur, je suis là pour que l’on atteigne un but commun ».

Donc, au-delà de la dimension il y avait aussi l’aspect managérial de cette personne qui fait qu’aujourd’hui j’essaie d’être dans ce fonctionnement, dire que l’objectif pour atteindre un point ensemble, c’est que les deux soient dans les meilleures dispositions pour le faire. Je pense qu’individuellement, par rapport aux patrons que j’ai pu avoir avant, ce manager là en particulier est quelqu’un qui a beaucoup joué sur ce que j’ai entrepris par la suite et sur la manière dont j’encadre aujourd’hui."

MCB : "je reviens à ce que tu fais actuellement : tu as donc créé cette boite dans le Daming, le Dating dans le Gaming, et cela a intéressé Meetic ?"

EL : "pour expliquer : la première application que nous avons créée s’appelait Play me, tout simplement, et il s’agissait d’une application où l’ice breaker était un jeu de quizz. De manière asynchrone un questionnaire sur une thématique était envoyé au premier joueur puis au second, une fois la manche terminée, et à la fin de trois manches on voyait qui avait fait le plus de bonnes réponses et à la fin du jeu la conversation était initiée. L’on s’est rendu compte, en analysant, que cela servait d’Ice Breaker, par exemple : « tu n’as pas su répondre à telle question, tu ne savais que Christophe Maé avait un CAP de pâtisserie (véridique) » : [il s’agissait de générer] type d’interactions.

Nous avons lancé cette App, et l’on a commencé à avoir quelques contacts avec Meetic à cette époque-là. Cela n’a pas abouti, nous avons continué notre « petit bonhomme de chemin » et puis on a un petit peu pivoté, en constatant qu’il serait intéressant de scaler différemment, de quand même proposer une couche de jeu mais sans se positionner en tant que développeurs de jeux, ce que d’autres font déjà très bien. L’idée était alors plutôt de mettre en place un SDK qui servirait à rajouter un layer de rencontre sur n’importe quelle application mobile, que ce soit du jeu ou autre. Par exemple, dans l’idée : « Tu joues à un jeu de quizz : tu peux jouer avec tes amis Facebook, contre une personne random, pourquoi ne pas jouer contre un célibataire qui est sur ce jeu ? » ; « Tu es sur Allo Ciné, tu veux voir un film, pourquoi ne pas y aller avec un utilisateur célibataire d’Allo Ciné ? »"

MCB : "donc tu restes dans la verticale du Dating et de la rencontre amoureuse mais en revanche tu cherches tous les canaux de jeux [ou autre] pour y arriver ?"

EL : "oui. Et l’ainsi on a lancé un SDK qui permettait de faire cela, qui a été implémenté par un jeu, Quizz Run, l’un des premiers jeux édités par Voodoo, (Alexandre Yazdi), avec qui l’on a travaillé à cette époque-là. Cela a fonctionné, on a ajouté une couche de SDK sur leur jeu de Quizz, et ils ont simplement installé un bouton « jouer avec un célibataire sur Quiz Run ».

A partir de ce moment-là nous avons repris contact avec Meetic qui était alors bien plus intéressé et qui s’est rendu compte que l’App était un formidable vecteur d’acquisition. Cela a été l’occasion de rediscuter, de rouvrir le dialogue et c’est comme cela qu’en janvier 2016 nous avons été racheté par Meetic et que nous avons intégré leurs équipes."

MCB : "combien étiez-vous au moment du rachat ?"

EL : "l’équipe qui a rejoint Meetic est composée des deux cofondateurs et de notre troisième associé qui nous a rejoint un petit peu plus tard. Nous ne sommes que trois à avoir rejoint la team Meetic aujourd’hui."

Tes missions actuelles

MCB : "aujourd’hui, que fais-tu chez Meetic ?"

EL : "ce que je fais aujourd’hui chez Meetic… L’objectif [initial] était de donner plus de force et de puissance à ce SDK-là. Avec l’Awareness et la marque Meetic, nous nous sommes dit que nous allions avoir une force de commercialisation très forte donc on a travaillé là-dessus. EN parallèle en 2016 lors de la KeyNote Facebook, le F8 de 2016, il y a eu une grosse annonce de David Marcus qui était le VP Messenger à cette époque-là qui était l’ouverture à Messenger aux ChatBot, pouvoir plugger un ChatBot sur une conversation Messenger.

A cette époque-là notre patron Alexandre Lubot nous dit : « je pense qu’il y a quelque chose à jouer là-dedans, vous êtes les petits nouveaux, vous êtes hyper agiles, vous avez vos propres outils faites-moi un poke, je veux quelque chose ». En 15 jours, on se met en mode commando, on itère, on itère, on se demande ce qu’il y a dans le marché, Dialogflow (qui s’appelait Api.ai à l’époque), on va commencer à travailler, on va créer un petit back end qui va répondre et l’on arrive avec un premier case sur Facebook Messenger devant notre patron : on a inventé une personae qui s’appelle Lara, qui est le Chatbot Meetic, ton assistance Meetic, et sa première mission, le premier use case était qu’elle « t’aide à créer ton compte ».

Nous l’avons testé, l’on a mis des publicités sur Facebook et l’on s’est rendu compte que cela marchait, que le funnel était peut-être plus long qu’un formulaire html d’enregistrement puisque-là on demandait étape après étape au travers d’une conversation l’âge, le sexe, le partenaire recherché, la région habitée… cela peut paraitre long mais l’on s’est rendu compte que l’on transformait très bien. Le mot d’ordre à partir de là a été de dire que l’on concentre l’attention sur le Chatbot, et que l’usager ne fait plus que cela."

MCB : "donc en fait tu as ré-humanisé le parcours d’inscription avec ce personnage virtuel ?"

EL : "c’est un peu cela, et d’ailleurs pour la petite histoire, ce personnage est incarné par une personne réelle, une vraie comédienne qui a fait des shootings pour nous, et dont l’on se sert pour nos publicités online, offline et même télévision. Forts de ce constat l’on a déployé cette solution d’acquisition sur nos landing pages mais là plutôt comme un moyen de récupérer nos abandoning users. Les prospects qui étaient arrivés sur nos landing pages mais qui ne souscrivaient pas, qui sortaient, étaient détectés à la sortie de souris de l’écran. Un pop-up de Lara, [la personae], arrivait et s’exprimait, « pourquoi t’en vas-tu, je peux t’aider, c’est peut-être que tu n’as pas compris comment t’inscrire, je vais t’accompagner ». Là, l’on a B-testé qu’on ne cannibalisait pas l’expérience et qu’elle ne piquait pas des gens qui de toute façon se seraient inscrits, et l’on s’est rendu compte que là aussi cela créait de l’incrémentation et que l’on récupérait de l’abandoning users. Donc pareil, l’on a commencé à avoir plus de légitimité à développer ce produit-là, en notoriété, et Lara a fait son chemin, aujourd’hui elle est un petit peu partout dans l’expérience."

MCB : "si je comprends bien vous êtes arrivés avec une proposition et un produit chez Meetic et à mesure de l’évolution du marché et des technologies vous en êtes arrivés à faire cet assistant conversationnel à l’inscription qui va rattraper les abandoning users. Qu’est ce qu’elle fait d’autre Lara ?"

EL : "aujourd’hui Lara a bien avancé, d’une part parce que l’équipe a grossi parce que l’on voulait lui faire faire beaucoup de choses. Maintenant elle est centrale dans l’expérience Meetic en Europe. Puisqu’en téléchargeant l’application Meetic sur IOS ou Android le bouton central de la barre de navigation indique « coach » et c’est Lara qui va se lancer et être là pour l’utilisateur à tout moment, in time, pour tous les sujets qu’elle va être capable de prendre en charge. Par exemple, on le constate beaucoup : « je ne sais pas trop comment m’y prendre, je suis un peu timide », elle va être capable de proposer un conseil, une suggestion pour vaincre la timidité, pour préciser comment s’habiller pour un premier rendez-vous, quel lieu choisir pour ce premier rendez-vous.

Il y a aussi les problématiques de customer care, elle gère également ce que l’on a plus l’habitude de voir sur des sites de rencontre, à savoir de proposer des profils : [A partir de] « je cherche quelqu’un qui aime le théâtre, qui habite sur Paris et sportif à ses heures… », elle va être en mesure de convertir cette demande humaine en langage machine et d’aller chercher dans les registres Meetic s’il y a un utilisateur qui correspond à ce besoin. Elle essaie d’être la wing woman dans tout le parcours de vie sur Meetic."

MCB : "l’équipe qui gère toute cette technologie, cette solution, comment travaille-t-elle, quels sont les grands principes de fonctionnement ?"

EL : "les grands principes de fonctionnement ? C’est l’in/lean, c’est le numéro un : on est arrivés chez Meetic à trois, il y a trois ans, avec notre propre DSI que l’on a conservé de l’époque, c’est-à-dire qu’aujourd’hui la cellule « Lara innovation » fonctionne sur sa propre DSI qui est chez AWS dans le Cloud, donc nous n’avons pas de problème d’inertie quand il s’agit de set up une nouvelle machine, ou un nouveau service, de faire des tests, les jeter s’ils ne fonctionnent pas… c’est vraiment l’un des grands principes, l’on est autonomes sur notre structure technique, sur nos choix de technologies. Nous nous appuyons tout de même sur les services Meetic, en recherche de profils, password recovery dans les problèmes de customer care (perte de mot de passe…) notamment dans ces problématiques pour lesquelles on essaie d’accompagner les utilisateurs. Mais in fine il y a cette autonomie qui est quelque chose que l’on a vraiment voulu conserver.

Le métier de CTO"

MCB : "si j’ai bien compris le début de ta présentation, tu as une responsabilité qui est plus large en termes de technologies. Cela veut dire quoi être un bon CTO pour toi ?"

EL : "un bon Tech Lead recouvre plusieurs aspects : il y a la dimension purement Tech, sur ce que l’on développe, vérifier que cela scale bien, que les choix techniques sont pérennes, mais dans laquelle on ne fait pas tout cela tout seul. On se repose sur des collaborateurs qui sont architectes, développeurs, dev ops, et l’on essaie de designer la meilleure infrastructure possible en essayant d’anticiper dans le temps ce qui pourrait se passer et qui demanderait le moindre effort possible pour adapter. Il s’agit de vaincre, tout le monde pourrait le dire, la fameuse dette technique qu’on fuit toujours. C’est le premier aspect [du métier de Tech Lead].

[En parallèle], il y a aussi ce que je fais, le temps que cela va me prendre : il faut pouvoir justifier à cet instant T de la vie du projet s’il est [par exemple] légitime de bloquer ma bande passante à 300% d’un temps donné compte tenu du besoin à livrer. C’est quelque chose sur lequel je suis très attentif. L’absence de dette technique est une chose, mais l’on doit aussi pouvoir revoir le chemin critique ou le MVP à la baisse et rajouter des briques ensuite, en fonction du besoin à l’instant T auquel doit répondre le service. Ici l’on est vraiment plus sur la partie design, mise en place, pérennité et un peu time to Market (dans une logique de gestion de l’impératif)."

MCB : "il s’agit aussi de gérer l’équipe, attribuer la charge ?"

EL : "c’est justement le deuxième aspect [du métier Tech Lead] : il faut gérer la charge, et gérer les susceptibilités. « Moi j’aurais bien aimé travailler sur ce sujet » : le problème c’est que l’on ne peut pas mettre tout le monde sur un même sujet : est-ce que l’on s’organise chacun son tour, est ce que l’on cherche plutôt un insite ailleurs pour motiver sur un autre sujet ? il y a une dimension qui est plus managériale, qui n’est pas toujours évidente mais qui se passe plutôt bien. En tout cas, ce que j’essaie d’appliquer c’est vraiment ce que moi j’ai vécu, comme je l’expliquais, chez Yahoo ! avec ce manager qui a toujours été bienveillant et faire en sorte de s’adapter en respectant les contraintes business ; on n’est pas là non plus pour faire plaisir à tout prix, il faut que cela match avec l’enjeu business. Pour autant, j’essaie toujours de « ménager la chèvre et le chou » en me disant : il y a tout de même des concessions à faire sur une petite partie à un instant T, de vélocité, d’enjeu business pour épanouir un ou deux de mes collaborateurs dans l’équipe, mais je le gagnerai au centuple ensuite puisque c’est une personne qui souhaitera s’investir pleinement dans les projets. Cette dimension là, dans le métier, est présente, en tout cas c’est sous cet angle là que j’essaie de l’aborder."

MCB : "donc pour résumer les enjeux du métier, c’est que l’on retrouve ces deux angles principaux : un premier qui porte sur les choix technologiques et la projection. Tu évoquais la dette technique, la scalabilité, le moindre effort à rechercher pour passer à l’étape suivante [de développement], et puis ce second angle, humain : comment concilier productivité, rapidité, vélocité et donner dans le même temps des choses intéressantes à faire à tout le monde ? En soit, faire tourner ces points d’intérêt pour que chacun y trouve de l’énergie, de l’envie ?"

EL : "oui, et de l’épanouissement. Et derrière ces deux grands piliers que j’identifie, il y a pléthore de choses : la veille (j’en parle peu parce que ce n’est pas du travail à temps plein), le budget : « oui, la route va dans cette direction, le point à atteindre est là-bas, mais le budget c’est celui-là ». Dans la considération technique de ce que l’on va entreprendre, il faut aussi considérer la dette, le fait d’être ou non MVP, qui impactent le budget. Cela fait partie du package.

Mais pour revenir sur ces deux grands piliers : il s’agit effectivement de pérenniser la partie technique. Si demain le Tech Leader s’en va, il ne faut pas que tout tombe à l’eau, que les enjeux continuent d’atteindre leurs objectifs. Et la partie épanouissement, effectivement parce que l’on sait ce que cela donne. Aujourd’hui sur le marché des Techs il y a beaucoup de demandes, c’est pour cela que l’on cherche à épanouir [nos collaborateurs]."

Quelles perspectives ?

MCB : "j’ai l’impression que tu as une façon assez complète de voir le métier, mais il y a peut-être des actions que tu n’arrives pas à faire. Si tu devais en citer une, difficile à entamer faute de temps ?"

EL : "le pendant de tous ces éléments, c’est que cette vélocité que l’on a au sein de Meetic de par notre autonomie et les coudés franches que l’on peut avoir nous impose de vouloir toujours délivrer extrêmement vite, tester très vite. Pour autant, il y a des sujets sur lesquels j’aimerais que l’on passe plus de temps alors que notre ADN est d’être vraiment véloces3. Typiquement, sur l’infras code, je voudrais que l’on soit sûrs d’avoir fait en sorte que notre flow d’industrialisation d’infrastructure soit hyper fiable. Cela nous arrive de jouer les pompiers de service, de devoir repasser derrière un projet."

MCB : "dans le cas où tu as mis en place trop vite sans avoir tout verrouillé ?"

EL : "oui, sans avoir tout bien borné. Par exemple, c’est le cas de figure, le problème que l’on rencontre une fois sur un million, avec le risque de tomber dessus. A l’instant T on estime que le risque est limité, on met en ligne et si cela fonctionne, on reviendra ensuite sur le problème. Finalement, cette course en avant ne nous permet pas toujours de revenir sur ces points et génère de la dette [technologique].

Il y a cet équilibre à trouver, que l’on essaie de créer au mieux : je l’évoquais, mais dans notre démarche de pôle véloce, innovant, qui entreprend et qui lance des projets, l’on peut se retrouver à un instant T à ne pas avoir assez bordé l’infra ou son design, et peut être même à avoir directement implémenté dans la console AWS plutôt que de les avoir codés dans du template Cloud Formation pour faire de l’infrascope ou du template TerraForm.

Je rassure tous ceux qui nous écoute il n’y en a pas beaucoup mais effectivement cela arrive, et c’est sur ces sujets que j’aimerais que l’on mette en place des process pour très certainement garder notre force qu’est cette vélocité tout en la conciliant avec plus de cadre sur des éléments qui pourraient nous rendre bancales demain et qui vont à l’encontre de faire le moindre effort au moment de scaler."

MCB : "très bien. Et qu’est ce qui t’empêche de dormir en ce moment ?"

EL : "aujourd’hui Lara est plutôt bien accueillie, en tout cas en Europe, et le groupe a une marque au Japon qui souhaite également lancer son ChatBot. En ce moment je fais quelques aller-retours entre Paris et Tokyo pour mieux strapper tout cela et l’on a une time frame pour adapter nos outils aux besoins de nos confères japonais qui est assez serrée. Aujourd’hui tous ces outils développés, tant la partie NLP pour comprendre le langage humain, la partie interface graphique pour designer les conversations (puisque l’on travaille avec une designer conversationnelle) ou notre brique métier qui fait le tampon entre tous ces éléments (notamment en recherche de profils) sont des éléments complétement in house développés selon nos propres besoins. Aujourd’hui on est obligés d’imaginer en « formule SAS » pour que nos collègues japonais puissent les utiliser de la même manière que nous.

Eux ont des impératifs business pour pouvoir lancer leur ChatBot rapidement, et ils veulent capitaliser sur l’expertise que nous avons accumulée sur les trois dernières années sans repartir de zéro. C’est plutôt une bonne chose, puisque l’on a développé un asset groupe qui peut être transverse pour toutes les marques du groupe. Border tout cela nous occupe beaucoup en ce moment, avec une ROM Map très chargée, les vacances du mois d’août… cela va être « chouette », pour le dire comme cela."

MCB : "donc un mélange de jetlag, de course contre la montre, de l’apprentissage du japonais ?"

EL : "oui j’allais le rajouter, peut être de difficultés de communication aussi. Mais c’est extrêmement stimulant, puisque ce que l’on a construit depuis 3 ans devient un asset sur lequel le groupe veut capitaliser et l’on a matière à le déporter dans une autre zone géographique du groupe, donc c’est vraiment gratifiant et cela donne envie de se retrousser les manches. C’est un superbe accélérateur, « décupleur », de motivation pour nos équipes. « C’est bien ce que l’on fait, nos collègues du bout du monde l’utilise aussi ». Cela va être fatiguant, on risque de petits freins ponctuels (décalage horaire, communication…), un temps de stress aussi sur le delivery, mais c’est excitant."

MCB : "si tu avais une baguette magique, que changerais-tu ?"

EL : "justement, dans le prolongement de ce que l’on vient de se dire, et c’est dans les tuyaux, [j’aimerais] que l’on staffe un petit peu pour réussir à mieux dormir la nuit. Et dans un monde parfait avec une baguette magique, j’aimerais aussi que l‘on soit staffés avec davantage de femmes dans l’équipe. Aujourd’hui on n’en compte qu’une, la conversationnal designer, et c’est assez rafraîchissant d’avoir un regard féminin, surtout dans la rencontre où la majorité de nos clients sont des hommes, et pour lesquels, avec nos regards d’hommes, nous n’avons pas nécessairement les bons réflexes pour les scénarios auxquels nous devons répondre, d’un point de vue plutôt produit.

Coté Tech, on aurait beaucoup à y gagner à avoir un œil différent, avec un prisme différent. Cela aiderait à se poser les questions autrement, à se challenger plus, à adapter les comportements. Je pense que cela ne pourrait que tirer le produit, le code et l’infra’ vers le haut. J’aimerais bien staffer, et staffer des femmes, dans un monde parfait."

MCB : "donc, on lance un appel ? « Nous recherchons des femmes qui parlent japonais et qui veulent faire de la Tech conversationnelle chez Meetic, pour faire de la rencontre ? »"

EL : "exactement !"

Les Conseils

MCB : "avant de terminer, je souhaiterais te poser quelques petites questions : si tu avais trois conseils à donner, à l’attention d’un Tech Leader, d’un futur Tech Leader, lesquels seraient-ils ?"

EL : "le premier conseil s’adresse à tout le monde, et je vais reboucler sur mon parcours : si l’on a un objectif (je fais de la « redite »), peu importent les chemins de traverse que l’on va emprunter, c’est possible de le faire. Avec un peu volonté, même sans parler de moyens (je n’ai pas fait de Grande Ecole, je n’ai pas eu besoin de partir au bout du monde), j’ai réussi à arriver où je voulais aller, malgré les bâtons que j’ai pu avoir dans les roues...

Donc l’un des premiers conseils, c’est que « si tu as envie de faire de la Tech, si tu penses que tu as le potentiel de faire de la Tech, ne te dis pas que c’est trop compliqué, qu’il faut être fort en mathématique… ». Pas du tout, je suis moi-même « nul » en maths, et aujourd’hui je suis Tech Leader. C’est vraiment possible, il n’y a pas de clivage pour devenir Tech Leader."

MCB : "une marche après l’autre, le tout c’est de regarder loin ?"

EL : "et on y arrive ! Le deuxième conseil que je pourrais donner, concerne ce face à quoi j’ai pu être confronté avec certains managers. C’est le « flou », ne pas tellement savoir où l’on va, et donc de ne pas trancher les décisions. Je pense que dans Tech Leader, il y a Leader, et à un moment donné, le Leader doit prendre des décisions : « là, on s’éparpille, on n’est pas d’accord, on ne sait pas trop : il faut trancher ». Il faut avoir une vision, elle est capitale et elle dénote de ce que l’on va dégager auprès de ses équipes : amener tout le monde à bon port, dans la même direction, à destination."

MCB : "donc, dissiper le flou, trancher, décider ?"

EL : "complètement. Décider, se dire « la période actuelle est flottante, on ne sait pas exactement pourquoi l’on fait ce que l’on fait » : si l’on ne sait pas, c’est parce qu’il y a un problème. Dans ce cas, soit l’on arrête de le faire parce que ce n’était pas la bonne piste, soit je n’ai pas été clair et je vais éclaircir les objectifs. Donc, dissiper le flou, acter, prendre des décisions et vraiment aller de l’avant. C’est notre fonctionnement depuis que l’on a rejoint Meetic : on n’a pas de temps mort, pas de flou et surtout pas d’interrogation, il faut lever ce « flou », ce que tu disais.

Dernier conseil : j’en ai déjà beaucoup parlé. Un élément capital, c’est que l’on ne travaille pas seul lorsque l’on est Tech Leader, l’on s’appuie sur beaucoup de personnes, et l’épanouissement des uns et des autres est crucial. Le succès d’un projet Tech ne sera pas à mettre au mérite du Tech Leader, il le sera au mérite partagé de lui et de toute son équipe, voire essentiellement de son équipe. L’un de mes conseils, même si par moment l’on est en difficulté, cela arrive de travailler avec des caractères particuliers, atypiques, il y a toujours du bon à en tirer et quelque chose à donner pour que la personne en question se sente épanouie, considérée et ait envie d’aller dans la même direction. Il n’y a rien de pire que de jouer à la corde, que les deux personnes tirent dans des directions opposées : c’est le meilleur moyen d’aller dans le mur."

MCB : "faire attention aux gens en somme ?"

EL : "oui. Je suis quelqu’un d’assez empathique, mais aussi assez « cash ». Je n’aime pas les non-dits, il faut se dire les choses, que ce soit bien ou non. Mais effectivement, il faut être à l’écoute, attentif, c’est ce que je pense et que j’essaie d’appliquer, et déceler par moment des non-dits, un mal-être, une envie, quelque chose. Être empathique, à l’écoute, sans nécessairement tout accepter, ce n’est pas ce que je suis en train de dire, mais vraiment être attentif à son équipe."

MCB : "pour conclure, as-tu une citation inspirante que tu voudrais nous partager ?"

EL : "je ne suis pas très fort en citation, mais il y en a une que je connais et que j’aime bien appliquer au quotidien, sur l’humilité. Pour y revenir, l’on a beau être encadrant d’équipes de centaines de personnes, faire des projets où l’on réinvente des patterns de déploiement d’infrastructures ou scaler pour des centaines de millions [d’euros], l’humilité ne fait jamais de mal à personne et c’est aussi grâce à cela que l’on peut être considéré. L’une de ces citations que j’apprécie c’est que « l’orgueil est la consolation des faibles », du Marquis de Vauvenargues. Elle laisse clairement transparaître que si le souhait est de tirer la couverture à soi, le « moi, j’ai fait ceci, j’ai fait cela », en général cela ne dure jamais très longtemps."

Conclusion

MCB : "parfait, merci Emmanuel, merci d’avoir partagé toutes anecdotes et cette expérience avec nous. Merci aussi pour ton recul et tes conseils, c’était extrêmement intéressant et j’imagine que cela intéressera beaucoup nos auditeurs."

EL : "c’était un plaisir de les partager !"

MCB : "tu n’oublies pas le Tech.Rocks Summit le 5 décembre 2019 à la Station F à Paris ! Autrement, nous nous revoyons bientôt pour un Podcast « Paroles de Tech Leader » by Tech.Rocks."

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